Le 17 septembre 2010


Poèmes du Metro de Medellin – Jacques Jouet
MATIN , LIGNE A, DE SAN ANTONIO A NIQUIA
A ACEVEDO, LIGNE K A SANTO DOMINGO

«C’est un métro quelconque, rapide,
laid», écrit Fernando Vallejo dans son
Desbarrancadero
il y a comme une fatalité destructive dans
certaine forte littérature à la Thomas Bernhardt
mais le métro n’a pas à être beau en soi, une
fenêtre est une fenêtre, rien de plus, le paysage
lui-même n’a pas de responsabilités, c’est
l’oeil qui en a, la main des bâtisseurs
évidemment qu’il est quelconque, c’est déjà
beaucoup, comme mon style, du moins n’est-il
pas
luxueux!
modeste, voilà, modeste plutôt que
quelconque, public et pas cher
les vies humaines sont des milliards, elles
sont toutes en équilibre sur la barranca
ici, à Medellin, ce métro me le montre, c’est
un canon à paysage
juego plutôt que fuego, à l’imprécation qui
me fait rire
on ne se refait pas, je préfèrerai toujours
l’admiration
de ce rouge brique sévère, de ces verts
nombreux et différents, arbres, herbes,
linges qui sèchent
peintures, tôles peintes, bades de plastique
qui délimitent les zones de travaux dans les
pentes de la montagne
et en réservent l’accès aux ouvriers qui y
trouvent leur pain.
Si j’habitais là, en dessous, je crois que
j’aimerais monter de temps à autre pour voir à
quoi ressemble le toit de ma maison
si la couverture qui y sèche à plat est
heureuse, avec son tigre rayé qui prend le soleil
nous sommes indiscrets, bien sûr, dans ce
survol panoptique, mais rassurez-vous c’est la
quantité de
choses à voir qui sauve leur anonymat.

----+----

MATIN , LIGNE L, DE SANTO DOMINGO À ARVI

La tôle ondulée qui ondule
bananiers cachant des bananes
un pilier porte une cabane
des ravins le ravinement
est contenu par des sacs blancs
emplis de terre ah! une vache
quand les maisons se raréfient
le pays redevient sauvage
les regards plongent dans des nids
qu’on devine en bas tout petits
un réparateur monte au câble
je te rapporte ces images.

----+----

APRES-MIDI, LIGNE K DE SANTO DOMINGO A ACEVEDO, LIGNE A A SAN ANTONIO

C’est le grand rassemblement
les paysans sont venus, ils sont restés, ils se
sont superposés pour faire des enfants et des
maisons
pourvu qu’il n’y ait pas de trop grosses
pluies.
Le vendeur de balustrades s’est fait une
vitrine, le vendeur de rien s’est fait un lieu de
vie
avec foyer possible en extérieur et
buanderie mais avec une eau mal lavée
pas lavée du tout, plus exactement. l’eau des
yeux
de tous les voyageurs ont la goutte invisible
plaquée sur l’arrondi de la cornée et de
l’horizon terre ronde.

----+----

NUIT, LIGNE A DE NIQUIA A ITAGÜI

Nuit, après la grande foule, sur le quai, le
balai large poussé devant
dans la rame, un danseur aurait la place de
danser.
Assis entre Ruben Dario et Armando, un
homme interloqué se sent comme un lecteur
entre deux livres
tentant de lire par dessus le bras un poème
et puis l’autre, au four et au moulin.
Je suis assis face au paysage et les lumières
immobiles gravissent le toboggan de la
montagne noire
les illuminations ne sont même pas de fête,
mais quotidiennes
les lampions rouges sont des feux rouges,
pas le saint-sacrement, verts les verts
mais les voyageurs debout commencent à
me cacher sérieusement le paysage
seins, sac à dos, avant-bras, boucles
d’oreilles
les yeux du lecteur intercalé vont du papier
d’Armando à son visage, mais il descend à San
Antonio
remplacé par un homme qui ne s’intéresse
pas du tout à la poésie en acte de ses voisins
qu’est-ce donc qui a fait la différence?
l’intensité d’inspiration des deux poètes a-t-
elle été moins forte après san antonio?
Non, une grande fille me rassure, à
l’évidence aimantée par la pointe du stylo de
Ruben Dario Lotero Contreras.
Imaginons que mes parents m’aient
prénommé Arthur Rimbaud, je m’appellerais
Arthur Rimbaud
Jouet, j’aurais bonne mine
aux réunions de l’Oulipo, mais peut-être
l’Oulipo ne m’aurait pas pris au sérieux
alors, qui sait? peut-être, je n’aurais pas
fait poète
alors, qui sait? peut-être, je serais devenu
conducteur de métro.